En 1965, la France du Général de Gaulle a engagé une offensive monétaire d’une ampleur aujourd’hui difficile à imaginer : convertir ses dollars en or, exiger des règlements internationaux en métal, et contester frontalement le privilège du dollar. Rien que ça.
À l’époque, l’idée n’a rien d’exotique. Elle s’inscrit même dans un contexte économique, budgétaire et monétaire très spécifique. Évidemment, cette stratégie n’a jamais abouti. Mais il est intéressant de se rappeler pourquoi. Et aussi de se demander, soixante ans plus tard, ce que ça dit de notre rapport à la dette, à l’or et à la souveraineté monétaire.
Une contestation frontale du « privilège exorbitant » du dollar
En février 1965, le New York Times rapporte une déclaration qui, à l’époque, fait l’effet d’un pavé dans la mare monétaire internationale : la France propose que certaines dettes d’État soient réglées en or plutôt qu’en dollars. Et tant qu’on y est, elle aimerait bien récupérer de l’or en lieu et place des dollars qu’elle détient dans ses réserves.
Coup de tonnerre, on s’en doute. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un simple coup de com’. Cette position s’inscrit dans une stratégie cohérente, portée par Charles de Gaulle et son ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, visant à remettre en cause le cœur du système monétaire de l’après-guerre : le dollar comme pivot quasi exclusif des réserves mondiales.
Alors certes, dans les années 60, le système de Bretton Woods est encore pleinement opérationnel : les monnaies sont rattachées au dollar, lui-même convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Mais ça, c’est la théorie. En pratique, les États-Unis financent déjà leurs déficits extérieurs en émettant des dollars acceptés partout comme réserves.
C’est ce mécanisme que Paris dénonce comme un « privilège exorbitant », expression popularisée par Valéry Giscard d’Estaing. Les États-Unis peuvent régler leurs engagements internationaux avec une monnaie qu’ils créent eux-mêmes, alors que les autres pays doivent fournir des biens, des services ou de l’or, actif rare et coûteux à accumuler.
Pour de Gaulle, ce déséquilibre n’est pas seulement économique. Il est politique. Il place le reste du monde dans une dépendance structurelle vis-à-vis de la politique budgétaire et monétaire américaine.
Un système de convertibilité poussé dans ses retranchements
Le geste de la France est spectaculaire. Il est assumé, revendiqué, presque pédagogique. Il montre certes que la convertibilité promise par le système n’est pas une fiction, mais il oblige surtout les États-Unis à constater que la fameuse convertibilité dollar/or ne peut pas être exercée indéfiniment par tous les pays sans épuiser les réserves américaines.
La France a ainsi révélé les limites du système, tout en consolidant sa position en matière de réserve d’or. Il faut dire qu’on était déjà passé des paroles aux actes depuis 1963, et la Banque de France avait en effet commencé à convertir systématiquement une partie de ses avoirs en dollars en or, en demandant la livraison physique du métal auprès de la Réserve fédérale américaine. Selon les données historiques, plus de 2 milliards de dollars ont ainsi été convertis en or et rapatriés. À 35 dollars l’once, on parle ici de 1780 tonnes de métal précieux sur plusieurs années, portant le stock d’or français à un niveau record de 4600 à 4650 tonnes en 1966.
Une idée cohérente avec le contexte de 1965
Avec le regard d’aujourd’hui, l’idée de lier dette publique et or peut sembler archaïque. Elle ne l’était pas à l’époque.
Au milieu des années 1960, la situation budgétaire de la France n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. A la fin de 1965, la dette extérieure française n’excédait pas 803 millions de dollars, après un long processus de désendettement amorcé dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, on l’a évoqué plus haut, la France dispose d’un stock d’or exceptionnel. Avec plus de 4000 tonnes à cette époque, elle possède la deuxième réserve mondiale derrière les États-Unis. L’or représente alors plus de 80 % des réserves de change françaises pour près de 5 milliards de dollars de l’époque.
Dans ce contexte précis, évoquer l’or comme garant des engagements publics ou comme instrument de règlement international n’est ni fantasque ni irresponsable. C’est une posture cohérente pour un pays peu endetté, riche en métal, et désireux d’imposer une discipline monétaire internationale.
Mais soyons clair : la France n’avait pas vraiment prévu de rembourser l’intégralité de sa dette publique en or. Il n’y avait aucune urgence budgétaire ni problème de solvabilité. L’objectif de De Gaulle était avant tout d’imposer une règle du jeu plus contraignante : chaque grande zone monétaire devait pouvoir équilibrer sa balance des paiements par des transferts réels, et non par une simple création monétaire comme le faisaient les Etats-Unis dont la planche à billets tournait déjà à plein régime.
Pourquoi cela ne pouvait pas fonctionner durablement
Évidemment, même si De Gaulle y voyait surtout une stratégie pour saper l’hégémonie américaine, la proposition de la France visant à régler les dettes internationales en or échoue. Car déjà à l’époque, les limites de cette “méthode” apparaissaient de manière évidente. La première d’entre elles étant bien évidemment un stock d’or mondial fini, alors que la croissance économique et le commerce international nécessitent une expansion continue de la liquidité. Lier trop strictement la monnaie à l’or revient à rigidifier le système à mesure que l’économie se complexifie. Au risque de ne plus avoir assez de monnaie pour financer la croissance mondiale.
De son côté, le fonctionnement de Bretton Woods reposait en réalité sur les déficits américains. C’est le fameux dilemme de Triffin : pour fournir des dollars au reste du monde, les États-Unis doivent être en déficit commercial. Sauf que plus ces déficits s’accumulent, plus la confiance dans la convertibilité du dollar s’érode. En exigeant de l’or à la place des dollars, la France a accéléré la révélation de cette contradiction. Elle n’a pas provoqué l’effondrement du système, mais elle en a exposé les failles. Sur le moment, c’était inacceptable.
Pourtant, à peine six ans plus tard, Richard Nixon finira par suspendre unilatéralement la convertibilité du dollar en or, faisant officiellement s’effondrer le système Bretton Woods.
Mais il y a une autre raison pour laquelle la stratégie française a échoué. Un seul pays ne pouvait rien faire changer, il fallait une coordination internationale, laquelle n’existait pas. Hier comme aujourd’hui, tant que la majorité des pays acceptent le dollar comme réserve, le système tient. En 1965, la France était trop isolée pour imposer un retour collectif à une discipline, qu’elle soit fondée sur l’or ou sur autre chose.
Et déjà à l’époque, les États-Unis disposaient d’un levier décisif : leur poids économique, financier et militaire. Ils pouvaient donc refuser la contrainte sans perdre immédiatement la confiance des marchés. Et le dollar est resté dominant, non par vertu, mais par absence d’alternative crédible à grande échelle.
Un contraste saisissant avec la situation actuelle
Soixante ans plus tard, la France détient encore environ 2 436 tonnes d’or. C’est bien moins qu’en 1965 mais cela reste un stock important. Sauf qu’il n’a plus aucune commune mesure avec l’ampleur de sa dette publique, désormais supérieure à 3 300 milliards d’euros.
Même si la France vendait la totalité de ses réserves, ce qui serait économiquement et politiquement suicidaire, tout cet or ne couvrirait qu’une fraction de la dette (un peu plus de 287 milliards d’euros suivant le cours de l’or à la date d’écriture du présent article). L’or n’est plus un instrument de politique monétaire active. Il est un actif stratégique, un socle de crédibilité, une assurance de dernier ressort. Autant dire un symbole.
La souveraineté monétaire, elle, s’est déplacée. Elle ne se joue plus entre l’or et le dollar, mais entre les États, les marchés obligataires, les banques centrales indépendantes et, en Europe, la BCE.
L’épisode de 1965 rappelle une vérité souvent oubliée : la monnaie est d’abord une construction politique. Le choix de l’or, du dollar ou d’une monnaie fiduciaire n’est jamais neutre. Il reflète un rapport de force, une vision de la discipline économique et une conception de la souveraineté. Si la France gaullienne a échoué dans sa tentative, c’est parce qu’elle s’attaquait à un système dont elle ne maîtrisait pas seule les ressorts.
Aujourd’hui, alors que la dédollarisation revient dans le débat international, cet épisode mérite d’être relu avec lucidité. Il ne propose pas un modèle à reproduire, mais une leçon : on ne conteste pas un ordre monétaire si on ne dispose pas à la fois des actifs, de la discipline budgétaire et des alliances nécessaires pour le soutenir. Les pays qui souhaitent aujourd’hui s’élever contre la domination de la devise américaine sont encore loin de disposer de tous ces atouts.




