L’or représente une réserve de valeur stratégique pour les banques centrales : il s’agit d’un moyen de soutenir la monnaie nationale et de donner du poids à la souveraineté du pays. Pourtant, il arrive aussi que les banques centrales se séparent de leurs précieuses tonnes d’or. Et quand un pays vient à puiser dans son bas de laine, ces mouvements sont scrutés de près : ils constituent des indicateurs économiques et géopolitiques. Pour quelles raisons les banques centrales vendent-elles leur or ? Quelles ventes ont été particulièrement remarquées ces dernières décennies ? L’Académie plonge dans les coffres des banquiers centraux.
Ce qu’il faut retenir :
- L’or constitue pour les banques centrales une réserve de valeur essentielle, qui garantit la stabilité de la monnaie nationale et renforce la souveraineté économique du pays.
- Il arrive que les banques centrales vendent leur or pour faire face à des besoins urgents de liquidités ou diversifier les réserves.
- Les banques centrales peuvent aussi décider d’utiliser l’or pour soutenir le budget national ou réduire la dette publique. Ces opérations restent ponctuelles.
Les banques centrales vendent leur or lorsqu’elles ont un besoin urgent de liquidités en période de crise
Ce qui vaut pour le patrimoine d’un particulier est aussi valable pour une banque centrale : l’or est un actif facilement échangeable. Il constitue une source de trésorerie immédiate en cas de crise. Lorsqu’une banque centrale se sépare d’une partie de ses actifs en période de crise, cela correspond plutôt à une solution immédiate, liée à une forte pression sur le pays, plutôt qu’à une stratégie à long terme.
En 1991, l’Inde met son or au clou pour garantir un prêt international
L’Inde traverse une crise économique majeure en 1991 : la roupie est en forte dévaluation, et le pays ne dispose que de quelques semaines d’avance en trésorerie pour assurer ses volumes d’importation. Pour obtenir un prêt d’urgence auprès du Fonds monétaire international, l’Inde met 67 tonnes d’or en garantie. Dans le plus grand secret, 47 tonnes d’or sont acheminées vers les coffres de la Banque d’Angleterre, et 20 tonnes du précieux métal sont envoyées en Suisse. Ce processus déclenche un tollé en Inde, où les habitants donnent une valeur toute particulière à l’or.
Le Portugal et « les bijoux de famille » en pleine crise de l’Euro
En 2011, en pleine crise économique européenne, le Portugal voit sa note souveraine dégradée et ses taux d’emprunt augmenter. Le pays fait appel au FMI et à l’Europe pour recevoir une aide financière. Plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, font alors pression sur le Portugal pour que le pays se sépare d’une partie de ses réserves en or. Le député allemand Frank Schaffler déclare d’ailleurs : « avant de risquer l’argent des autres, le Portugal devrait d’abord vendre ses joyaux de famille, notamment ses réserves d’or ». Finalement, ce sont les plans d’austérité qui font office de garantie.
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Les banques centrales vendent l’or pour stabiliser et sécuriser leur monnaie
Les banques centrales jouent un rôle majeur dans la stabilité monétaire du pays. Elles sont responsables des émissions de monnaie et doivent maintenir les prix. Aussi, en période d’inflation, elles peuvent être amenées à vendre de l’or pour lutter contre la dévaluation d’une monnaie, ou pour gérer les fluctuations des taux de change.
De l’or pour soutenir l’Union soviétique
Lorsque Staline arrive au pouvoir en Union soviétique, les réserves d’or russes sont au plus bas. Et pour cause : pendant des décennies, l’Union soviétique a utilisé des stocks d’or pour faire vivre le pays. Après la mort de Staline en 1953, alors que 2 500 tonnes d’or dorment dans les coffres russes, l’Union soviétique se sert de nouveau de son or pour soutenir le rouble et assurer la place du pays sur la scène internationale. En 1998, la Russie ne possède plus que 450 tonnes d’or.
La Turquie : un coup je vends, un coup j’achète
Depuis une décennie, la Turquie achète ou vend massivement de l’or pour stabiliser sa livre. Au premier trimestre 2023, la banque centrale turque vend 159 tonnes d’or, alors que la tendance était plutôt d’accumuler depuis plusieurs années. Et en effet, entre 2021 et 2022, Ankara a fait passer son stock d’or de 392 à 571 tonnes. Cette stratégie d’achat et de revente vise à gérer la volatilité chronique de la livre – et aussi à s’adapter au contexte géopolitique – la Turquie ayant souhaité assurer un rôle diplomatique entre Russie et Ukraine.
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Les banques centrales vendent leur or pour diversifier (ou rééquilibrer) les réserves monétaires
L’or représente un actif sûr, mais cqui ne produit pas de rendement. Il peut donc arriver que les banques centrales décident d’investir dans des actifs considérés comme plus rentables : des devises étrangères (dollar, euro…) ou des obligations d’État.
1999 : le « Brown’s Bottom » du Royaume-Uni
Messieurs les Anglais, vendez les premiers ! Pour soutenir la livre sterling face à l’arrivée de l’euro et pour diversifier les réserves britanniques, le Premier ministre britannique Gordon Brown décide, en 1999, de vendre une partie de l’or du pays. Entre 1999 et 2002, la Banque d’Angleterre se sépare ainsi de 401 tonnes d’or, soit plus de la moitié du contenu des coffres royaux (715 tonnes d’or à l’époque). Le fruit de cette vente doit être réinjecté dans l’achat d’obligations et de devises.
L’idée est bonne… sur le papier. Car cet or est vendu à un moment où le cours du métal précieux est particulièrement bas : entre 260 et 280 dollars l’once en moyenne à cette période. Si bien que l’opération de Gordon Brown, qui a vendu au plus bas (« bottom »), est désormais référencée dans les livres d’économie comme le Brown’s Bottom.
Le Canada : plutôt des dollars américains que des lingots
Le Canada est le seul pays du G7 et du G20 qui ne détient pas d’or. Et même si le pays possède un sous-sol extrêmement riche – et l’une des industries aurifères les plus dynamiques – il n’y a plus de lingots ni de pépites dans les coffres. Le pays a préféré se tourner vers d’autres actifs. Dont le dollar : il faut dire qu’avec les États-Unis pour voisins, l’économie canadienne est plutôt axée sur des échanges dollars canadiens – dollars américains…
Bon à savoir : Même sans lingots dans ses coffres, le Canada frappe des pièces d’or reconnues internationalement : des Maple Leaf qui se déclinent en différents formats.
Les banques centrales peuvent-elles utiliser l’or pour réduire la dette publique ?
Les réserves en or des banques centrales peuvent aussi être utilisées pour améliorer les finances publiques : pour faire face à un déficit budgétaire important, ou pour réduire la dette publique. C’est d’ailleurs l’une des questions qui a été fréquemment évoquée ces dernières semaines : la France peut-elle utiliser ses réserves d’or pour éponger sa dette ?
Vente des stocks d’or français : un essai non concluant
Entre 2004 et 2009, la Banque de France, sur la décision de Nicolas Sarkozy (alors ministre de l’Économie), se sépare d’une partie de son stock d’or. Sur cette période, près de 590 tonnes de métal précieux sont vendues. Comme en Grande-Bretagne, cette vente doit permettre d’investir dans des actifs générateurs de rendement pour l’État. Mais elle doit aussi permettre de réduire le déficit public. Mauvais timing : la crise financière des subprimes passe par là, suivie par celle de la zone euro. Le cours de l’or remonte, passant de 410 dollars à 1 385 dollars entre 2004 et 2011. Et la France réalise une bien mauvaise opération.
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La vente d’or : une stratégie pour répondre à un besoin ponctuel
La perte financière liée à une vente au mauvais moment n’est pas le seul risque pour les banques centrales. Se séparer d’un actif « qui n’est la dette de personne » représente aussi un risque : celui de perdre la confiance des investisseurs, et de fragiliser les garanties du pays. Le choix du Canada, par exemple, dont les réserves de valeur sont fortement liées à la santé économique américaine, peut limiter l’indépendance du pays ainsi que sa résistance en cas de crise systémique. Aussi, la vente des stocks d’or représente habituellement une tendance ponctuelle pour les banques centrales : sur le long terme, la stratégie de ces institutions consiste plutôt à accumuler les lingots.
Sources :




