En Inde, la Banque centrale vient d’autoriser un mécanisme inédit : obtenir un prêt bancaire en mettant en gage jusqu’à 1 kg d’or ou 10 kg d’argent. Au moment où la France réfléchit à taxer les métaux précieux comme actifs “improductifs”, cette mesure interroge. Et si l’or et l’argent pouvaient, au contraire, jouer un rôle économique direct pour les ménages ?
L’Inde ouvre une nouvelle ère : prêter sur garantie métallique
La décision est tombée début novembre : à partir du 1er avril 2026, la Reserve Bank of India (RBI) autorisera toutes les banques commerciales, banques de petite finance, coopératives urbaines et rurales, ainsi que les sociétés financières non bancaires (NBFC), à accorder des prêts garantis par des métaux précieux. Mais pas n’importe comment : seuls sont concernés l’or et l’argent sous la forme de bijoux et de pièces.
Selon les nouvelles normes, la garantie maximale acceptée sera ainsi de :
-
- 1 kg d’or sous forme de bijoux,
-
- 10 kg d’argent sous forme de bijoux,
-
- 50 g d’or sous forme de pièces,
-
- 500 g d’argent sous forme de pièces.
Les lingots purs et les actifs financiers liés aux métaux (ETF, produits dérivés, etc.) sont exclus de cette mesure.
En d’autres termes, l’Inde institutionnalise un prêt sur gage… mais à une échelle nationale, et avec tous les acteurs financiers concernés.
Un ratio or/argent surprenant : 1 pour 10
Le détail qui pourrait surprendre, c’est le fait que RBI adopte un ratio or/argent de 1 pour 10 dans les plafonds de garantie. Alors même que sur le marché international, le ratio gravite plutôt autour de 1 pour 75–80 (et même jusqu’à 1 pour 92 début 2025).
Pourquoi une telle disproportion ? Parce que ces plafonds reflètent la réalité socioculturelle indienne, pas le marché mondial. En effet, en Inde, l’or est un métal hautement symbolique (les bijoux familiaux sont souvent d’une grande valeur et d’un grand raffinement), mais l’argent est, quant à lui, beaucoup plus répandu, notamment dans les bijoux quotidiens, l’orfèvrerie domestique, les objets religieux et les cadeaux traditionnels. Les ménages indiens en détiennent souvent de grandes quantités, bien supérieures au poids d’or détenu.

Par conséquent, la réglementation ne fait que refléter la structure réelle de l’épargne métallique du pays.
Une idée simple : mobiliser l’épargne dormante
Ce n’est pas un secret, l’Inde est probablement le plus gros « coffre-fort » non institutionnel du monde. On estime que les ménages indiens détiennent plus de 27 000 tonnes d’or, essentiellement en bijoux. Une richesse considérable… mais inactive. Avec cette réforme, la RBI souhaite transformer cet or et cet argent en leviers de crédit, donc en moteurs de consommation et d’investissement.
C’est une logique claire et pragmatique : plutôt que d’imposer ou de pénaliser cette épargne, autant permettre aux ménages de la mobiliser temporairement pour résoudre des besoins de trésorerie, financer une activité, couvrir une urgence ou investir. Des disposition dont on devrait peut-être s’inspirer chez nous.
Le contraste français : quand les métaux précieux sont soupçonnés d’être “improductifs”
Pendant que l’Inde ouvre la voie d’un usage économique des métaux précieux, la France explore un chemin radicalement opposé : celui de l’impôt sur la fortune improductive. L’idée là encore est simple : taxer davantage les actifs considérés comme non productifs. Et devinez ce qui figure dans cette catégorie. Les métaux précieux, bien sûr.
Alors oui, c’est vrai qu’un lingot d’or ne finance pas les entreprises, ne génère pas de dividendes et ne crée pas d’emploi. Une pièce d’or ne pas soutenir directement l’économie productive ni permettre une consommation direct. On peut donc, dans cette optique, considérer que ce n’est pas un actif qui contribue à la croissance, voire que c’est un actif “stérile”.
Sauf que cette vision oublie deux choses fondamentales :
-
- L’or protège le pouvoir d’achat là où l’épargne bancaire s’érode (même le Livret A est en taux réel négatif).
-
- Un actif tangible stocké chez les particuliers est un amortisseur de crise, et c’est un élément stabilisateur en période d’instabilité monétaire ou bancaire.
Mais l’exemple indien montre que, lorsque la France pense taxation, d’autres pays pensent activation.
Le prêt sur gage en France : efficace, mais trop limité
Attention, la France n’est pas totalement étrangère à la logique indienne : nous avons déjà le prêt sur gage, mais dans une version très restreinte.
Le rôle crucial du Crédit municipal
Le Crédit municipal présent dans les grandes villes (Paris, Bordeaux, Lyon…) est la seule institution habilitée à prêter de l’argent sur la base d’un dépôt d’objet : bijoux, montres, œuvres d’art, objets précieux.
Ce mécanisme existe depuis le XVe siècle et continue de jouer un rôle social essentiel. On estime que 90 % des objets déposés sont récupérés : la grande majorité des prêts ne sont donc pas des ventes déguisées. Et pour des millions de Français, ce mécanisme est une bouée de secours en cas de difficulté.
Ses limites structurelles
L’ennui c’est que le prêt sur gage ne peut être proposé que par le Crédit municipal. Pas par les banques traditionnelles ou les organismes financiers privés ni par les coopératives. Cela limite la disponibilité du service et sa visibilité, mais aussi sa capacité à soutenir la consommation. En outre, l’affaire récente concernant Chantal Goya et son mari, qui ont dû rembourser 2,2 millions d’euros prêtés par le Crédit municipal de Bordeaux souligne un autre aspect : même dans un système très encadré, la vigilance doit être maximale. Cette affaire ne remet pas en cause l’intérêt du mécanisme, mais elle rappelle simplement qu’un système de prêts garantis nécessite des garde-fous stricts.
Et si les métaux précieux devenaient enfin “actifs” en France ?
La question se pose naturellement : pourquoi taxer un actif alors qu’on pourrait l’utiliser pour dynamiser l’économie ?
Réinjecter les métaux précieux dans l’économie réelle
Si la France adoptait une version modernisée (et prudente) du modèle indien, plusieurs avantages émergeraient.
Déjà on dégagerait du pouvoir d’achat pour les ménages sans endettement à long terme. On réduirait aussi l’usage du crédit revolving ou des prêts à taux élevé qui sont connus pour être parmi les premières sources de surendettement des ménages les plus fragiles. On stimulerait également la consommation, donc la croissance (la consommation des ménages représente 52 % du PIB français) et on permettrait aux ménages d’utiliser leur épargne tangible sans devoir la vendre.
En somme, on ferait de l’or un amortisseur économique, et non pas une vulgaire base taxable.
Le modèle indien montre que l’or n’est pas “improductif”
En permettant aux bijoux d’or et d’argent de servir de garantie, l’Inde démontre trois vérités particulièrement concrètes :
-
- Un actif tangible peut sécuriser un crédit aussi bien qu’un salaire ou un bien immobilier.
- Un actif dit non productif peut au contraire devenir très utile économiquement sans perdre sa fonction de réserve de valeur.
- La mobilisation temporaire d’un actif est préférable à sa taxation : elle stimule l’économie sans appauvrir le ménage.
On ne dit pas qu’il faudrait que la France copie l’Inde, mais il devient difficile d’ignorer cette logique économique qui montre qu’un actif immobilisé peut devenir un outil anti-crise.
Pourquoi ce serait plus intelligent qu’un nouvel impôt
Un impôt sur les métaux précieux risque d’être totalement improductif. Il pousse à dissimuler les avoirs, et pourrait même favoriser l’évasion des plus gros patrimoines vers l’étranger. Les détenteurs de métaux précieux risquent en outre d’être incités à vendre leur or dont on aura détruit la fonction protectrice, avec la possibilité que cette vente n’intervienne pas au bon moment et entraîne une dévalorisation de l’or… y compris celui détenu par l’État dans ses propres réserves à la banque de France.
Au contraire, un mécanisme de mobilisation encadré pourrait stimuler l’économie par la consommation, tout en préservant la nature protectrice de cette réserve de valeur. En transformant une épargne dormante en outil flexible (ce qu’une entreprise comme Veracash fait déjà à son niveau), la France sortirait enfin de la vision punitive du patrimoine pour reconnaître une utilité réelle et concrète aux métaux précieux.




